Trois cauchemars 3 : Reine


Corona1

 

 

 

 

 

 

Reine aux sphères îliennes
Les crocs sous les dragées
Les ongles d’obsidienne
De poison vernissés

Reine aux humeurs fébriles
Aux traits de porcelaine
Aux rondeurs puériles
Aux pommettes de laine

Reine aux nounous iniques
Aux tuteurs irréels
Aux mentors numériques
Aux âmes artificielles

Reine aux doigts mutilés
Créature à abattre
Enfant à peine née
Aux blessures de nacre

Reine aux cris de mercure
Sanglée au banc d’argent
Et dont la tessiture
Dégouline de sang

Reine en bijou-colère
Sertie de cabochons
Implantés dans ses chairs
Du talon au menton

Reine aux os de sang noir
Quand les marteaux de fer
Instillent en la mâchoire
Des anneaux de prière

Reine aux derniers soupirs
Quand les pics d’or s’affairent
A semer des saphirs
Dans son genou ouvert

Reine au silence atroce
Aux clous galvanisés
Quand la tiare fend l’os
De son crâne fêlé

Reine aux cieux assombris
De la douleur amante
Quand le supplicié prie
Pour sa raison démente

Reine écorchée en vain
Quand les serfs se prosternent
Sous les lambeaux d’airain
Les voiles d’épiderme

Reine aux hommes de main
Dont les talents font luire
Les captifs de demain
Qui espèrent le pire

Reine aux cruautés molles
Qui noie ses bleus ennuis
Gravant des paraboles
Au front de l’ennemi

Reine aux vers oubliés
Que couvrent ses paupières ?
Ce rêve déchiré
La farde de lumière

Posted in fumées d'acombustion | Tagged , | Leave a comment

Trois cauchemars 2 : Martyr

Anonymous_Flemish_Master_-_Le_Cauchemar_(ca_1530)_-_Detail_3_(7690333164)

 

 

 

 

 

Il est une maison blanche dans une ruelle
Où deux jeunes gens fuient
Réalité et ennuis
Des chasses à l’homme

Elle ne connaît rien que l’errance des jours pluvieux et tristes
Elle n’a pas faim, mais son corps émacié
N’est pas apeuré
Elle guette

La poussière couvre ses yeux
Proie solitaire au fond des impasses terrestres
Naïve par nature
Son champ de vision rétréci déjà

Elle ne serait pourtant jamais entrée
S’il ne l’y avait pas invitée
La maison blanche n’a rien de lumineux
Bien au contraire

La première impression, étrange et carnavalesque
A peine la porte passée que déjà l’escalier plonge
Vers l’entresol, à demi-enterré
Où l’on devine une fresque

Mais la visite commence par les plafonds obscurs
D’où pendent des lambeaux
Comme des déchirures
De coton et de sang

Un sentiment de froid, de saleté l’envahit
Elle ne dit rien pourtant
Elle se laisse guider
Par le jeune homme

Elle n’a jamais imaginé croiser un être si parfait
Et dans son regard qui scintille
Comme un éclair dans la canicule
Elle ignore le drame

Ce genre de garçon appartient aux mythologies
Il est de ceux qui se font enlever
Par les dieux jaloux ou blessés
Et finissent toujours mal

Ce genre de garçon n’est pas naturel, songe-t-elle
Sa part de divin est trop visible
Trop parfaitement décelable
Et donc irrésistible

Et si elle se demande souvent pourquoi elle
Et lui pose la question à lui
Il lui répond qu’il voit en elle
Le même divin qu’en lui

L’impression de malaise pourtant la gagne peu à peu
Dans cette maison blanche aux jours condamnés
Aux habitants silencieux et mornes
Aux courants d’air froids

Et malgré sa présence charnelle dans son corps désœuvré
Malgré le feu et la langueur de leurs baisers
Et le désir qui les anime, encore et encore et encore
Elle commence à douter

C’est le moment qu’il choisit pour lui faire miroiter la lune
Dans la paume de sa main, comme des flocons de neige
Deux sphères tranquilles roulées dans le sucre
Soma, Soma zéro point zéro

Et dans le désespoir tranquille des chambres
Aux lambeaux de coton et de sang
Dans l’escalier impur qui descend vers l’entresol
Elle se met à sombrer

C’est une étoile qui s’épanouit à l’intérieur
Qui balaie toute angoisse et tout sentiment
Pour ne laisser sur son passage
Qu’une extase vide et invincible

Un lointain rêve inachevé demeure
Entre les paupières entrouvertes
Et s’efface à mesure que le soma
Prend possession de son corps

Un autre rêve le supplante
Plus éblouissant et plus insaisissable
Qui recouvre lentement le premier rêve
De sa patine brumeuse

Les gestes du quotidien amorcent
Leur lente disparition
Tandis que la contemplation se fait plus absolue
Plus implacable

Des heures immobiles et comme paralysées
Remplacent les mouvements et les paroles
Qui deviennent de plus en plus désordonnés
Sporadiques

La contemplation demeure, la contemplation demeure
Verte arborescence qui commence à pourrir
Dans le rêve du soma qui a totalement avalé
Le monde autour d’elle

Il n’y a plus de passerelle qui la retienne encore
De s’effondrer dans le gouffre du soma
Sa vie s’achève dans l’entresol délabré
Les yeux brûlés par l’écho de la fresque

C’est une peinture qu’on devine, à demi mangée par l’ombre
Qui raconte l’histoire d’un martyr oublié
Un homme maigre et barbu aux cheveux rougeoyants
Qui marche entre des pèlerins

Ils pleurent, ils pleurent les hommes qui l’accompagnent
L’homme qu’ils mènent à la mort est marqué
Du sceau des créatures dont on ignore
Si le maléfice est divin

Son regard rappelle ceux des possédés par une vie immonde
Qui s’acharne sur le sort de certains
Et les fait pousser dans l’ombre
Avec un plaisir sadique

Il est de ceux qu’on a battus et torturés dès qu’on a pu
Il a grandi avec la douleur, il est la douleur
Et sa douleur à lui a grandi
Aussi

Il voit sans doute des êtres surnaturels
Et dans son œil égaré, vieille cicatrice, punition ancienne
Luisent bravement le désespoir, et le désir d’en découdre
Mêlés à l’accoutumance de la haine

Son corps décharné, sous la robe de bure
Soutient sa tête massive, les cheveux en bataille
Les mains et les chevilles par les chaînes
Entravées, saignent

L’huile faiblement éclairée révèle encore quelques détails
Comme l’expression de béatitude hystérique des pèlerins
Comme le crépuscule qui s’effondre
Comme le froid

Et puis il y a la cage, dont elle ne peut détacher le regard
La cage de fer qui emprisonne et mord la chair
Autour du cou, sous la tête enfermée
De l’homme enchaîné

Combien de temps est-elle restée devant cette fresque
Ne faisant rien d’autre que fixer le martyr
Avec sa tête dans une cage
Et son œil de cinglé

Combien de temps est-elle restée, dépérissant
Ignorant les appels désespérés de l’organisme
Qui meurt lentement, rongé par sa propre folie
Sous ses mutilations

Partageant seulement avec le garçon divin
Qui l’a poussée en bas, cette fascination putride
Pour le martyr sur le mur, elle laisse ses propres gestes
Opérer la mue délétère

Et bientôt, nourriture n’est plus nourriture
Sommeil n’est plus sommeil
L’amour n’est plus l’amour
Et l’horizon se ferme

Autour de la fresque, les jours passent
Entre le sang qui coule et les flaques saumâtres
Qui jonchent l’entresol de leur contemplation
Encombrée de déchets organiques

Jusqu’au jour où des coups sourds la frappent avec obstination
Faisant vibrer soudain un corps qu’elle ne sent plus
Blessant ses yeux incertains
De lampes allogènes

Des figures casquées et massives, alertes pourtant
Envahissent l’espace et hurlent à son intention
Des questions qu’elles ne comprend pas
Et la soulèvent

Elle a l’impression qu’on la déracine
Arbre ancien et calcifié qui soutient dans ses ramures
Le poids de la culpabilité et de la terreur
D’un martyr encore frais

Elle peut observer, au moment où on la dépose sur la civière
Dans la lumière crue, le jeune homme divin
Lentement pivoter, suspendu dans les airs, le cou désarticulé
La tête dans une cage

Posted in fumées d'acombustion | Tagged , | Leave a comment

Trois cauchemars 1 : Archipel de Beauté

FMIB_47307_Inside_Chonos_Archipelago

 

 

 

 

 

Chaleur, ravage, nuit tropicale
Ciel rouge, panique et fureur pale
Captifs, sueurs, sang sur les pals
Murmures, rumeurs, fantasme ovale

Du ciel cadrée, l’île aux étoiles
Étale joyaux plages sidérales
Azurs et ors dansent en rafales
Écumes opales près des chacals

Cargos, bestiaux, humains en vrac
Lancés, jetés sous le ressac
Ni morts, ni vifs et dans les sacs
Enfants pas nés dont les os craquent

Hymens brisés dans un bruit d’arc
Chairs exposées au fer des Parques
Tyrans tarés buvant les lacs
Des yeux vidés couverts de nacre

Petit Éden de riches sadiques
L’archipel luit de rêves iniques
Entre sculptures de morts à triques
Et crânes éclatés par la brique

Ombres chinoises entre les pics
Puissants gavés, gorgés de fric
Dégorgent ici, jeu pathétique
Torturent marmots, luxe apathique

Salon Première : adresse soufflée
Morts récitées, tables étoilées
Dans les fumoirs aux orchidées
Émotions fortes distribuées

Murmures, rumeurs, ciels gominés
L’archipel fane, ses fleurs rouillées
Bateau tangible aux pleurs crevés
Part en mirage, réveil, suée

Longtemps le goût du sang demeure
Même si le jour reprend les heures
Ce nom étrange reste en mon cœur
Archipel de beauté : terreur

Posted in fumées d'acombustion | Tagged | Leave a comment

Fenêtre (remix)

Blue_Moon_Hypothetical_representation remix

Auteur BlueHypercane761

 

 

 

 

 

 

 

Cargo noyé dans un éclair
Déploie ses étincelles inertes
Vaisseau errant des nuits entières
Entre ivresse verte et sieste alerte

Silence nocturne sur la montagne
Planant doucement dans l’or lacustre
Lagon alpin teinté de hargne
Réfléchissant des sphères vétustes

Astres-miroirs dans tes prunelles
Et sous la foudre de l’aurore
Ouvre les bras d’un long sommeil
Et la fenêtre qui rêve encore

C’est le matin teinté d’orage
Les lions d’argent sous leurs draps morts
Murmurent déjà leurs chants de rage
Dans leur berceau de pierre et d’or

Posted in fumées d'acombustion | Tagged | Leave a comment

Fenêtre

Auteur:BlueHypercane761

Auteur BlueHypercane761

 

 

 

 

 

 

 

Le brise-glace bleu ploie sous la lune
Disperse lentement ses étincelles
Vaisseau errant des nuits entières
Entre ivresse verte et sieste alerte

Silence nocturne sur la montagne
Planant doucement dans l’or lacustre
Lagon alpin teinté d’opale
Pilote au ciel ses sphères d’ivoire

Enfant perdu dans la forêt
Dirige tes yeux vers le sommet
Les astres miroirs dans tes prunelles
Te dessinent une carte nouvelle

Reviens vers la fenêtre qui rêve
Entre les bras d’un long sommeil
Et que l’aile moirée de l’aurore
Repousse sans fin celle de la mort

Posted in fumées d'acombustion | Tagged | Leave a comment

Décor 2 Diplomatie

1024px-Banksy_-_Armoured_Peace_Dove

 

 

 

 

 

 

Drapeau de feu drapeau de fer
Sous la tonnelle d’acier trempé qui s’emmêle
Les officiels boivent des cocktails
A l’intérieur d’un ciel amer

Sécurité dans les sourires des portiers
Dans leurs gestes policés, affables
Méfiance programmée des concierges aux dents pâles
Qui traversent avec nous les couloirs argentés

Escorte discrète et feutrée, impitoyable savoir-être
Rangées de Hummers dans les cours des palaces
Qui font office de salle à palabres
Sous l’œil roucoulant des services secrets

La rive du lac se teinte du gris métallique
Des tempêtes, assorti aux feux des discrets agents
Qui dans leur costume de flanelle dansent
Dégainant leur baromètre électrique

Le ciel si bleu qu’on peine à croire
Qu’il existe dans le monde réel
A part peut-être un touriste japonais
Se couvre de suie, de vent, de froid

Et dans les rafales qui déclenchent les radars
Dévastant les jolis contours du lac déchiré
Les milles détours diplomatiques sont balayés

Posted in décor, fumées d'acombustion | Tagged | Leave a comment

Dragon d’or

Drake_på_en_medeltida_vävnad,_Nordisk_familjebok

 

 

 

 

 

 

 

C’est le cri étrange et torturé de l’aurore
Qui à son paroxysme sonne dans la galerie
Aux miroirs
La force irréductible vibre comme un mirage
Du fauve qui n’a pas connu ses trois étés
De maraude
La tête couronnée d’éponge qui s’affole
En traîne régalienne jusques à ses talons
Rouge et or
Le corps scintillant de gouttelettes-diamants
Liquides gemmes qu’il éparpille après lui
Comme une ombre
Le front clair, chatoyant des étés sous le vent
Le regard vaste comme l’océan translucide
Comme un ciel
Le poing levé serrant un poulpe pelucheux
Il prend son élan pour sa course furieuse
Et mortelle
Semant des champs de flaques luisantes et alentours
Des mèches d’or aux traits scintillants tels des serpes
L’eau jaillit
Gestes sûrs et fragiles, gestes définitifs
Dont l’éclat se reflète sur les glaces des murs
Rococo
Lumière éclaboussant de nacre le plancher
Eblouit, éblouit toujours avec ce cri
Déchiré
Les portes d’apparat qui ferment l’antichambre
Partent à la volée sous la puissance du souffle
Déchaîné
Des perles d’eau suintant à ses tempes, dégouttent
Sur le bois marqueté, sur le marbre veiné
Noir et blanc
Des astres fulgurants émanent de son corps
Expulsés d’une étoile, soleil, cracheur de feu
Il rayonne
Dragon d’or Dragon d’eau crie des mots inventés
Puis il prend sous l’œil des témoins hallucinés
Son envol

Posted in fumées d'acombustion | Tagged | Leave a comment

Micro-mythologie 1

Petit dragon de pierre
Qui s’enfuit à l’envers
Du sang dans mes artères
Et un goût de colère

Posted in fumées d'acombustion, micro | Tagged | Leave a comment

Décor 1 Désert

2013-SandDustInDesertAfrica

Des fontaines d’os ploient sous la ramure
Devant ce ciel blanc, crépusculaire
A travers quoi résonnent les bris d’antiques chant hellènes

Des ombres poussiéreuses présentent à personne
Des objets d’or et d’argent, incrustés de gemmes
Comme autant de preuves du vivant

Sur ce sol de craie peignée, juste une lumière crue, difficile
Et dans le vide qui pénètre l’espace parmi la pierre
L’écho lointain des résidents

L’hiératique vieillard badine avec l’oracle
Bien à l’abri, planqué dans sa caverne
Son rire  brisé se perd au-dessus du désert incertain

Et quand le vent soulève la poussière
Et quand un mouvement infime imite le passage du temps
Le jour, comme un piège, se referme sans fin

Posted in décor, fumées d'acombustion | Tagged | Leave a comment

Méta 1 : Beaux-Arts

A1635_w2

« Alors comme ça vous êtes juriste ? Intéressant, ça. Moi j’y connais en rien en droit. Vous pourriez peut-être me donner quelques tuyaux ? Bon, alors. Vous pouvez pas répondre, enfin, que par oui ou non. Va falloir que je fasse gaffe. »

La salle est vaste. Un grand cube. Des empilements de caisses à droite à gauche. Un ou deux containers. Bien éclairée par des néons blancs. D’éblouissantes rangées. Près de la porte principale à double battant d’acier peinte en orange, une fille blonde, dans les vingt-cinq ans, pantalon militaire noir et docks montantes, débardeur blanc sous une veste à capuche en toile, est assise sur une chaise d’écolière, un pistolet mitrailleur docilement posé sur les genoux. Elle sourit à son vis-à-vis, une autre fille, brune cette fois, à peu près du même âge qu’elle, et comme elle assise sur une chaise à quelques mètres de distance. Mais la comparaison s’arrête là. Parce que la fille brune est bâillonnée, entravée, pieds et poings liés à sa chaise, que son joli costume de ville griffé est souillé de sueur et qu’elle ne sourit pas. Ses yeux d’un vert soutenu, cernés de mascara étalé qui en rehausse la couleur, sont couverts de larmes. Son front opale est marqué par une ride du lion profonde. Elle tremble. Ses traits sont crispés par moments, et par moments épuisés. Elle essaie de parler mais s’étouffe avec son bâillon.

« Vous fatiguez pas. » La fille blonde tend le bras et attrape un grand carnet dans son sac à dos. Elle l’ouvre au hasard. Elle le retourne et le montre à la fille attachée. « Vous voyez ça ? Vous voyez bien ? Vous le reconnaissez ? » La fille brune fait signe que oui en hochant la tête plusieurs fois très vite.

« Oui, c’est bien fait non ? J’en ai fait pas mal, des portraits. Il me laisse les faire. Je crois que ça le flatte. Il est un peu amoureux de son image, contrairement à ce qu’on pourrait croire. Une gueule pareille, faut choisir, soit on la revendique, soit on se suicide. Faut croire que le suicide, c’était pas son truc. Il adore s’afficher, c’est clair. Personnalité numéro 1 sur le web, tu m’étonnes. Si vous aviez vu sa tête ce jour-là, je crois qu’il aurait pu raccrocher direct, il avait ce qu’il voulait. Un genre de reconnaissance populaire, en plus de sa notoriété dans les prisons et dans la pègre. Mais y’a eu cette petite phrase du procureur qui l’a remonté. Ça, faut reconnaître Zappy, il aurait pas pu mieux tomber avec sa petite phrase. Attendez, je vais vous la retrouver. Elle sort son téléphone de sa poche et consulte les données.

« Vous la connaissez ? Non ? Vous l’avez entendue ? Si ? Alors écoutez ça : “Il faut bien que jeunesse se passe : le plébiscite numérique dont jouit cet énergumène retardé n’est qu’une mode. Les gazouillis fiévreux de ces adolescents acnéiques et frustrés, même s’ils sont des milliers, contribuent à rendre plus grotesque encore la position cet idiot du village bon à enfermer.” Ça lui a gâché son plaisir, vous pouvez me croire. Je crois qu’il imaginait qu’on le prendrait au sérieux, mais non. La popularité, c’est pas toujours ce qu’on croit. La reconnaissance du peuple, c’est pas la reconnaissance des pairs. Elle est infondée. Elle est irrationnelle. Elle est versatile. C’est ce que Boris m’a dit quand on a entendu ça. Il sait parler, Boris… On s’était réfugié sur le toit pour éviter les balles perdues. On a attendu que ça se calme. Tu parles, il a pas avalé ça, fallait pas être dans le coin quand elle est sortie, cette phrase. Après, quand il a eu fini de tout démonter, on est redescendu, avec Boris, mais on était pas tranquilles. On sait jamais, avec lui, il peut toujours y avoir un retour de flamme. Mais il était calme, tranquille. Il m’a demandé de le dessiner, lui. Il savait que je dessinais. J’avais déjà fait des portraits de Boris et des autres garçons, des dessins qu’il avait vus. Et il avait aimé. Je savais pas. Mais j’aurais jamais osé le faire, lui, sans qu’il me le demande, la main sur le flingue, comme il l’a fait ce jour-là. Vous imaginez pas comme je voulais être ailleurs, à ce moment. J’avais la main qui tremblait. Une horreur. Mais il a bien aimé le dessin. Et c’est comme ça que ça a commencé. » La fille brune émet un son non identifiable, entre le grincement et le geignement, quelque chose d’animal.

« J’ai continué à le dessiner, surtout des croquis sur mon carnet. Après je les utilise pour les refaire sur de plus grandes surfaces chez moi. Mais il y a pas mal de choses que je restitue de mémoire. A force, ça commence à faire un sacré paquet. Je crois que j’en ai plus d’une centaine maintenant. C’est dommage que j’en aie pas un ou deux avec moi, des grands. Vous m’auriez donné votre avis. C’est du noir, j’utilise peu de couleur, je suis pas à l’aise avec la couleur. Parfois un peu de rouge ou de violet, c’est ses couleurs. » Elle tourne pensivement les pages du carnet. «  Ça, c’est Boris. Sacré gaillard. Je trouve que sur ce dessin il a une tête d’acteur de film porno. C’est vraiment la tête qu’il avait quand je l’ai dessiné, vous vous rendez compte ? C’est drôle. Il a pas cette tête d’habitude. Mais ce jour-là, à ce moment précis, il avait une tête d’acteur porno. C’est pour ça que je l’ai dessiné. Il fallait vraiment que j’immortalise cette tête. Elle risquait de pas revenir. C’est ce que m’a dit le galeriste, quand je lui ai raconté cette histoire. Il m’a dit que j’avais le don de représenter les gens à des moments uniques, c’est ce qui rendait mon travail singulier, parce que j’arrivais à capter, avec ces portraits, toute la tension d’un moment précis qui allait disparaître et certainement jamais se répéter. C’est selon lui ce qui fait la valeur de mon travail. Mais je ne suis pas sûre de le croire parce que quand il m’a dit ça il était en train de mater mes seins. » La fille brune se tord sur sa chaise. Une coulée de sueur d’échappe de sa chevelure pour tracer un sillon sur son front et s’écraser dans son orbite gauche. Elle respire bruyamment.

« Oui, donc voilà où je voulais en venir. C’est Boris qui m’a poussée à aller voir ce type de la galerie. Moi j’étais pas chaude. Mais c’est vrai que cette série, c’est la meilleure que j’ai jamais réalisée. Ça je le sais. Tous les autres, tous ceux qui ont vu les dessins, ils m’ont dit ça. Et le modèle aussi. Il m’a dit : “ Faudrait les exposer tes dessins, c’est les meilleurs qu’on a fait de moi depuis l’école primaire. Quand cette petite pute qu’était amoureuse de moi faisait des dessins pour m’amadouer.” Sauf que moi je suis pas amoureuse. Avec Boris, on l’a pris au mot, on va les exposer ces dessins. C’est Boris qui connaît le galeriste, parce que son frère, à Boris, il a fait sa thèse de doctorat en histoire de l’art sur le design contemporain. Dans ce milieu, ils consomment pas mal. Alors Boris il est devenu un peu le fournisseur officiel de tout ce petit monde et du coup il a rencontré ce pote de son frère qu’est ukrainien et qu’a une galerie sur le boulevard Braun. Il fait plutôt dans l’installation post-conceptuelle ou bien les performances auto-mutilatoires, mais là, il a dit que pour mon travail, “qui est, au fond, médiatisé par un vecteur d’expression nettement traditionnel, voire rétrograde”, il ferait une exception. Boris ne m’a rien dit mais je crois qu’en échange de cette expo il lui offre de quoi se faire péter les artères à très bon prix pendant un bout de temps. En tout cas, pour une expo dans l’air du temps, avec mes dessins, on peut pas être plus au cœur de l’actualité. Ces dessins, ils sont faits d’après le sujet vivant. En sa présence. C’est aussi ça qui leur donne de la valeur. C’est ça qu’il disait Boris. C’est un peu comme des clichés de reporter de guerre. Une partie de leur aura vient du fait que le photographe doit se s’approcher au plus près du danger pour avoir une chance de capter la bonne image. Enfin, dans le temps, parce qu’aujourd’hui ils ont des téléobjectifs longs comme le bras. Pas comme Capa à l’époque. Moi, c’est pareil. Chaque fois que je prends mon crayon pour dessiner ces traits-là, je risque une balle. Littéralement. Et ça, le galeriste, il l’a bien compris. C’est une sacrée plus-value. C’est ce qui vaut à mes dessins d’être exposés et mis sur le marché de l’art. Parce qu’ils existeraient pas si j’avais pas pris ce risque. Et ils n’auraient aucune valeur s’ils étaient des reproductions ou même inspirés de toutes ces images qu’on trouve sur internet. On est tous d’accord pour dire qu’ils ont un potentiel de rentabilité. Mais bon, ce galeriste, je le sens pas. Je me demande s’il veut pas m’arnaquer, avec ses commissions. Il parle de reproductions, de produits dérivés, de merchandising. Moi ça me stresse un peu tout ça, alors que rien n’a encore été vendu, ni même montré. Ce sont des dessins, d’abord. De simples dessins au rotring, et j’ai pas envie qu’on en fasse des t-shirts ou des tasses à café. Je voulais vous demander, vous vous y connaissez en droits d’auteur ? » La fille brune, qui a baissé la tête depuis un moment se redresse et se tend, envoyant vers le plafond un genre de cri haineux et empêché.

« Vous fatiguez pas. » La fille blonde remet son carnet de croquis dans son sac et se penche en avant avec attention, comme si elle essayait de comprendre ce que l’autre veut lui hurler. Elle l’examine pendant un moment puis se radosse, fouillant dans ses poches pour attraper des cigarettes et un briquet. « Ça vous dérange si je fume ? » Elle n’attend pas la réponse et allume sa cigarette. La fille brune la regarde, les yeux exorbités, avec à l’intérieur quelque chose qui se situe entre la haine et le désespoir. En fait, c’est de la panique. Une grande tache de sueur se dessine sur son torse, imprégnant son chemisier bleu-gris. A force de se démener, des entailles commencent à apparaître à ses poignets.  La fille blonde réagit : « Ah oui, vous vous inquiétez à cause des fûts. Faut pas, vous savez. Ils sont bien fermés. On ne sent même pas l’odeur. Il ne laisserait pas ça au hasard vous savez. C’est pas une petite flamme comme ça qui va mettre le feux aux poudres, je peux vous le dire. Sinon, à quoi ça servirait tout ce matos ? » Elle désigne les pains de plastic et détonateurs soigneusement connectés et fixés sur la dizaine de  fûts d’essence placés en demi-cercle autour de la fille brune.

« Bon, on en était où nous deux ? Ah oui. Les droits d’auteur. Vous êtes juriste, c’est vrai ? Donc, mon problème c’est que… » On entend une sonnerie de téléphone : La fille blonde fouille dans ses poches. Elle décroche. « Oui ? Oui. Oui. » Elle raccroche. « C’était lui. Il m’a demandé si tout va bien. Si vous êtes bien confortable. Il tient à ce que tout se passe comme prévu. Même s’il ne veut pas le reconnaître, il est ultra maniaque. Après coup, tout ça a l’air spontané, c’est clair, voire un peu brouillon. Mais c’est ce qu’il veut. Que ça ait l’air bricolé, imprévu, qu’on ne voie pas tout le boulot derrière. Il veut qu’on croie que ça se fait tout seul. Mais ça ne se fait pas tout seul. Sinon, qu’est ce que je foutrais là ? » Son regard se perd dans le vide pendant un moment. La fille brune trépigne et s’étouffe dans ses sanglots.

« D’ailleurs, et vous, qu’est-ce que vous faites là ? C’est vrai, moi, c’est clair, je suis là pour le fric. Deux mille balles pour quatre heures, tu parles, j’allais pas refuser. Surtout que c’est Boris qui m’a demandé. Il était à la bourre. Et puis évidemment, laisser Boris jouer les plantons pendant qu’ils mettent la ville à l’envers, c’était le sous-employer. Alors Boris m’a appelée, il m’a demandé si je pouvais pas venir, juste pour les dernières heures. “ Le boss t’aime bien à cause des portraits, il m’a dit, et il me fait confiance alors il a dit que c’était ok pour me remplacer. Comme ça je serai pas sur la touche quand y’aura de l’action, de la vraie. ” Rien à faire, Boris, il a le cœur sur la main. » La fille blonde s’examine les ongles en hochant la tête. La fille brune geint doucement.

« Mais donc, et vous ? C’est vrai, qu’est ce qui vous vaut de vous retrouver dans cette merde ? Tout ce qu’on m’a dit, c’est que vous étiez juriste. Vous avez fait quoi pour l’énerver comme ça ? Juriste… Je vois pas trop, vous êtes dans quelle branche ? » La fille brune hausse les épaules d’un air crispé. « Ah oui, pardon, des questions directes. Alors, vous est juriste, vous êtes dans le public, ou quoi? Vous êtes fonctionnaire ? Yes ? Dans le public. Donc vous êtes pas avocate, sinon je comprendrais pourquoi vous êtes là ! Ha, ha ! Quoi ? Si ? Avocate ? Mais dans le public ? Donc vous êtes quoi, vous êtes commis d’office alors? Non ? Je comprends pas… » La fille attachée se tord. « Bon attendez. Je vais essayer de comprendre. Vous êtes avocate. De formation, c’est ça ? »  La fille brune hoche énergiquement la tête. « Ok. Vous êtes avocate de formation, mais travaillez pas comme avocate en ce moment, juste ? Vous êtes dans le public. Bon. Dans le public, c’est vaste. Vous travaillez au tribunal ? Si ? Mais quel tribunal ? J’ai l’impression qu’il y en a plusieurs, des tribunaux. Tribunal pénal, tribunal administratif, tribunal des baux et loyers et je sais pas quoi encore. Bon, à bien vous regarder, vous êtes jeune, mais vous avez l’air brillante et ambitieuse. Je me trompe peut-être, alors je me dis comme ça : Tribunal pénal. Tribunal pénal, c’est ça ? Tribunal pénal, j’avais raison. Vous voyez, on arrive à se comprendre. Comme quoi les humains sont faits pour communiquer, vous trouvez pas ? D’ailleurs je ne crois pas qu’on dit tribunal, mais cour pénale oui, la Cour pénale. C’est juste ? Oui, ça sonne mieux : je travaille à la Cour pénale. Ça en jette. Moi je pense pas que je travaillerai jamais à la cour pénale. Les études vous savez, ça a jamais été mon truc. A part les cours de dessin. J’avais toujours du mal à me concentrer pendant un long moment, je confondais les lettres, je captais rien en maths. Bonne à rien. A part en dessin. Oui ça je peux me concentrer pendant des heures. Pas de problème. C’est pour ça que Boris, c’est un vrai pote. Il me refile des petits jobs, comme ça. Des jobs où on a pas besoin d’être trop concentré, comme ici. Deux mille balles. Je peux survivre. Survivre avant de vivre de mon art, je veux dire. Ha, ha. Avant de devenir une célébrité et d’être exposée à New York, Paris, Londres et Tokyo, avant d’avoir des assistants que je pourrai martyriser et qui feront le travail à ma place parce que je serai trop occupée à conceptualiser, ha, ha. Enfin, tout ça si je me fais pas entuber par ce galeriste… C’est simple comme boulot. Il faut juste savoir se servir de ce truc. » Elle empoigne doucement le pistolet mitrailleur. La fille brune se pétrifie. « C’est pas compliqué. Boris m’a montré comment ça marche en trois minutes. Il m’a demandé d’essayer, pour voir. Ça fait un drôle d’effet. A la fois très puissant et très naturel. Facile. Trop facile. Comme un jouet. Bon. Vous avez déjà utilisé un calibre ? Non ? Même pas eu en main ? Non plus ? Oui, c’est quelque chose. » Elle contemple le pistolet mitrailleur, fascinée. Elle le retourne, le sous-pèse, le soulève. Elle vise un fût d’essence, puis un autre.

« Oui. Avec ça y’aurait de quoi faire des dégâts. Evidemment. Si je tire n’importe où, ce qui risque d’arriver parce que je sais pas bien viser – je suis plutôt une burne dans ce domaine – on finirait cramées toutes les deux. Et c’est pas le but, hein. Non, vraiment c’est pas le but. Enfin, je dis ça pour moi… pour vous, je sais pas. » Elle repose l’arme sur ses genoux, baille, s’étire. « Ça commence à faire long, vous trouvez pas ? » Elle consulte l’heure sur son téléphone. « Bon là, ils devraient avoir bientôt fini. C’est marrant, ici on entend vraiment rien, on devrait, non ? Je sais pas… il me semble qu’avec tout le matos qu’ils ont préparé, on devrait entendre quelque chose, des détonations, au moins. Des sirènes. Peut-être qu’on est trop loin du centre ville. Notez, je pourrais regarder, mais je… je sais pas. Je veux dire, si j’ai envie de savoir. Je préfère qu’on me raconte après. Mais bon. Peut-être que je devrais. J’ai jamais essayé. Ça doit être de la superstition. Par exemple si quelqu’un de proche doit se faire opérer, un truc grave, on préfère attendre le résultat de l’opération. On a pas envie d’avoir les commentaires en direct du bloc, vous trouvez pas ? Mais bon allez. Ça vous intéresse sûrement vous aussi, de savoir où ils en sont. » Elle tapote pendant un moment sur son téléphone, fronce les sourcils en consultant les sites d’information. La fille brune regarde autour d’elle, cherche un outil, une porte de sortie, n’importe quoi.

« Vous fatiguez pas. Ah voilà. Je vous lis ? Allez : “ Le centre-ville, plus précisément le quartier d’affaires du Diamant est en proie au chaos le plus absolu et la situation ne semble pas prendre une tournure en faveur des forces de l’ordre. Les commandos anti-terroristes ont dû faire appel à la brigade anti-émeute pour les soutenir contre la bande armée suréquipée et très bien organisée qui sévit depuis la tombée de la nuit, pillant les commerces, détruisant les bâtiments, mettant le quartier à feu et à sang. Un détachement de l’armée est en route et devrait intervenir pour sécuriser la zone du Diamant. ” Attendez, y’a un post qui vient de tomber : “ Communiqué des forces de l’ordre. A respecter impérativement. Le quartier du Diamant est interdit d’accès à la population et est déclaré zone sous contrôle militaire. L’évacuation est rendue impossible en raison du risque encouru par la population civile. Si vous vous trouvez à l’intérieur de cette zone, dans un espace fermé, habitations, bureaux, commerces, ne sortez sous aucun prétexte et tenez-vous loin des portes, fenêtres et baies vitrées, balcons et terrasses. Si vous vous trouvez dans la rue ou tout espace extérieur, gagnez un espace fermé et quittez les rues. Si vous vous trouvez dans la périphérie de la zone du Diamant, veuillez quitter cette zone dès que possible. Ne tentez pas de vous y rendre. Ne prenez pas de risques inutiles et suivez les directives des forces de police, qui vous guideront en lieu sûr. N’entravez pas la bonne marche des forces de l’ordre qui tireront à vue sur tout individu jugé suspect dans cette zone. Libérez les lignes d’urgence en évitant de composer les numéros de la police, des pompiers et des hôpitaux. Ces services mettent actuellement tout en œuvre pour répondre à la situation d’urgence. Deux blocs de prise en charge médicale ont été installés le long des facettes nord-est et sud-ouest du Diamant. Ne vous y rendez pas à moins d’être gravement blessé. ” Etc, etc. Ouais. Bon. Ça canarde un max. Je crois que je vais faire des heures sup. Qu’est ce que je voulais vous demander déjà ? » La fille blonde regarde un moment le plafond, l’air absorbé. En fait, elle écoute. « Vous auriez pas entendu un truc ? Comme un genre de claquement ? » La fille attachée fait signe que non de la tête. Elle semble épuisée.

« Vous donnez pas trop le change, je trouve. Vous avez l’air défaite… C’est vrai, voilà, oui. Je me rappelle ce qu’on cherchait, maintenant. Ce que vous faites ici. Vous le savez, vous, ce que vous faites ici ? » La fille brune fait un signe difficile à interpréter, un genre de hochement de tête latéral. « C’est pas très clair, tout ça. Enfin, je pense que vous devez avoir une vague idée… Tout de même, pour une simple juriste, c’est fort. Vous lui avez fait quoi pour vous retrouver au milieu d’un dispositif pareil ? » La fille brune plisse les yeux. De grosses larmes miroitantes s’en échappent. « Faut pas vous mettre dans des états pareils, ma grande ! C’est bientôt fini, de toute façon. Vous en avez plus pour longtemps. Alors ayez un peu de dignité, quoi. »

La fille brune s’est redressée. Elle émet de petits cris hystériques et pointe la tête en direction de la poche droite de la fille brune, qui se met à fouiller. «  Bon. D’accord. Le téléphone. Vous voulez que j’appelle quelqu’un ? Vous savez que j’ai pas le droit de faire ça. Je me fais égorger, si je fais ça. »  La fille se tortille en désignant toujours le téléphone. La fille blonde suit. « Ok, ok. Internet ? Bon. Ce que vous faites ici, on peut savoir pourquoi sur le net ? D’accord. Mais comment chercher ? Vous travaillez au tribunal, vous m’avez dit ? Mais il y a des milliers de gens qui bossent au tribunal. Comment faire ? Attendez, je crois que je peux trouver. Ahem. Moofle. Ils viennent de lancer un truc de reconnaissance faciale. On va essayer, tiens. Je suis pas sûre que ça marche avec le bâillon, mais bon. De toute façon, si je vous l’enlève, vous pourrez me dire tout ce que vous voulez, et j’ai pas le droit de vous toucher. Si je fais ça, on me retrouvera dans une poubelle. De nos jours, tout le monde a sa trombine sur le net. Vous aussi sûrement alors… Attention, regardez moi bien, oui, levez la tête, comme ça. » On entend un bref sifflement comme un chant d’oiseau. « Sympa ce portable, on peut même configurer le bruit du déclenchement de l’appareil photo, c’est chou… Alors, MoofleFace. Qu’est-ce qu’ils nous disent ? Ah. Il y a 6357 images qui correspondent à votre profil. Bon. Faut croire que vous avez une physique banal. Mais si on regarde bien, dans les dix premiers vous avez Pamela Anderson, Yoko Ono et Mick Jagger. Y’a même un chien. Pas fameux, comme reconnaissance faciale. On va restreindre aux sites du pays… Y’en a plus que 1922. Pas mal. On peut rajouter des mots clés. Et si on essayait, euh, tribunal, non, justice ? Juriste ? Ouais. On est tombé à 23. » La fille blonde, concentrée, vérifie les images une à une. Elle est très appliquée. « Voilà. Je crois que je vous ai trouvée. C’est vous là ? » Elle se lève, fait deux pas et tend, à bout de bras, son téléphone devant les yeux de la fille brune qui renifle en tendant le cou pour mieux voir. Ses joues sont striées de noir. Elle hoche la tête. « Vous êtes pas mal sur cette photo… sur cette photo, où vous êtes avec…. vous êtes avec… avec Zappy ! Nom de dieu. » La fille blonde lève la tête, regarde dans le vide avant de replonger sur son portable. « C’est le site du Jour. L’article, attendez… “ Ce matin, le nouveau procureur fraîchement installé a annoncé en conférence de presse la création d’une nouvelle cellule anti-pègre afin, selon ses termes, de lutter contre le crime organisé de manière impitoyable, de démanteler les réseaux criminels et de scier un par un chaque échelon de l’échelle du crime.” Quelle image, dites-voir. C’est très parlant. “ Il a présenté son équipe composée d’enquêteurs au palmarès prestigieux, issus des brigades anti-gangs, anti-terroristes, mœurs et stupéfiants, mais également d’avocats et de juristes spécialisés en droit pénal, d’experts financiers et en informatique. Les prérogatives de cette cellule, qui dépend uniquement du procureur, seront étendues et leur action facilitée par la délivrance accélérée de mandats ainsi que par l’obligation de tous les services de l’état de collaborer avec elle. La création de cette cellule fait déjà débat parmi les élus, du fait qu’elle n’a pas été soumise au parlement, qui dénonce ici un déni de démocratie. Une évaluation sur la régularité de cette procédure est d’ores et déjà en cours. Par ailleurs, c’est sa composition même qui pose question, du fait que plusieurs de ses membres sont liés de manière plus ou moins étroite à la personne du procureur. En effet, le cousin de ce dernier (1er à droite), Alfred Zappy, est nommé coordinateur interne. La porte-parole de la cellule, Mademoiselle Molly Knoll (3e à droite), est connue pour avoir fréquenté le procureur avant son divorce et leur relation présumée, qu’elle n’a jamais niée, a fait les choux gras de la presse à scandales l’année dernière. Enfin, une jeune et brillante avocate semble avoir attiré l’attention du procureur. Il s’agit de Mademoiselle Elisabeth Osh (1ère à gauche) qui, à vingt-quatre ans seulement, a pu intégrer la cellule anti-crime en tant que rapporteur auprès du procureur sur les questions juridiques. Au doute qui pèse sur la pertinence de ce choix, en raison de son âge et de son inexpérience et malgré un parcours universitaire impressionnant, vient s’ajouter la rumeur d’une liaison entre elle et le procureur. En effet, on les aurait vu ensemble l’été dernier, à l’occasion d’un séjour sur le yacht d’un ami du procureur qui se trouve être le parrain de la jeune femme. Selon les autres invités présents sur le bateau de luxe qui croisait dans les eaux des Caraïbes, des liens étroits se seraient noués entre le procureur et la jeune avocate et auraient, selon toute vraisemblance perduré après leur retour de vacances… ” Alors comme ça vous êtes la petite copine de Zappy ? » La jolie fille brune hoche la tête lentement. « Ben vous êtes pas dans la merde, vous. »

Pendant un long moment la fille blonde se tait. Elle examine le pistolet mitrailleur, vérifie régulièrement son portable, soupire, fume plusieurs cigarettes, s’étire. La fille brune s’est affaissée sur elle-même et sanglote doucement. On entend le ronflement du système d’aération qui se met en marche et s’interrompt à intervalles réguliers. On entend parfois aussi un claquement, comme une fenêtre mal fermée. Dehors, le vent souffle et une pluie fine et froide commence à tomber. Sur le toit du dépôt, deux corneilles qu’une présence gêne cessent de se battre.

« Bon alors qu’est-ce que vous me conseillez ? » La fille brune lève la tête comme si on l’avait brusquement tirée du sommeil. Peut-être même qu’elle dormait. Elle ne faisait plus de bruit depuis un petit moment. « Je veux dire, à ma place vous feriez quoi ? Vous pensez que je devrais lui faire confiance ? » La fille brune écarquille les yeux. Elle ne comprend visiblement pas.

Dehors, les corneilles se sont cachées. Elles observent. Leurs yeux noirs et ronds renvoient de petits reflets brillants qui s’éteignent dans la nuit, en provenance du centre-ville. La pluie s’intensifie, cognant dru contre le toit de tôle. Le vent forcit.

« Ohé, y’a quelqu’un là-dedans ? Je vous demande si je dois lui faire confiance, à mon galeriste ! Oui ou non ? C’est pas compliqué comme question. » La fille brune secoue les épaules. Il semble qu’elle rit. Elle tressaute et son rire s’amplifie, muet, jusqu’à s’arrêter brusquement. Sa tête retombe. La fille blonde sourit amèrement : « Vous rigolez. Vous pensez que c’est une arnaque. Et vous pensez aussi que mes dessins valent rien. Vous pensez que les gens comme moi valent rien. Qu’on est qu’un barreau. A scier. Comme votre charmant procureur le dit. De la merde. »

Sur le toit, les corneilles sont sorties de leur trou. Elles sautillent en coassant. L’une d’entre elles attrape un morceau de bâche en plastique qu’elle se met à déchiqueter. L’autre s’en approche et essaie de lui voler son bout de plastique. Elles se battent à nouveau pendant un moment. Un mouvement dans le noir les arrête. Elles lâchent le morceau de bâche qui vient se coller avec un bruit sec contre l’ouverture pratiquée dans l’une des cheminées d’aération qui se dressent sur le toit.

La fille brune secoue la tête énergiquement pour protester. La fille blonde poursuit : « Ah non, vous êtes pas comme ça, vous. Vous, vous nous comprenez, nous les pauvres, les laissés-pour-compte, ceux qu’ont pas les études, ni les parents derrière pour assurer, ceux qui trouveront jamais de boulot parce qu’une fois dans leur vie ils ont volé une tire ou qu’ils ont fourgué des clopes de contrebande. Ouais, je vous crois, vous savez, je crois en la politique du procureur qui dit que c’est mieux de coffrer tout le monde plutôt que de laisser un délinquant dans la rue, que d’abaisser l’âge des gardés-à-vue, c’est une bonne idée, que dépenser plein d’argent pour des bornes anti-jeunes, c’est encore mieux. Vive Zappy. » La fille blonde secoue la tête. « Alors pour vous de toutes façons, quand on est raté, on est raté. Y’a pas moyen de s’en sortir, c’est génétique. Et c’est même pathétique de vouloir s’en tirer. On est même pas une race de travailleurs, encore moins de créateurs. Artistes. Tu parles. Les trois marginaux qu’on tolère, on les gave tellement de fric qu’ils finissent par s’étouffer avec. Les autres, ils peuvent bien crever. Mais quand même, je me demande, si c’était une de vos copines-des-beaux-quartiers-quatre-vingt-dix-soixante-quatre-vingt-dix-fille-à-papa-reine-du-lycée qui dessinait comme moi, qu’était dans ma situation, ce serait quoi votre pronostic ? »

Une échelle métallique résonne dans un coin du dépôt. La fille blonde se lève. « Bon ben je crois qu’on saura jamais ce que vous pensez de mon art, ni des inégalités sociales en matière de diffusion artistique, hein. Tans pis. J’aurais bien aimé votre avis de juriste sur cette question des produits dérivés, aussi… Mais bon. Je crois que je vais prendre le risque, tout de même, parce que je me dis : qui ne tente rien n’a rien. C’est vrai, c’est pas tous les jours qu’une occasion pareille se présente. A ma place, vous feriez pareil, non ? C’est un peu tout ce qui nous reste, à nous, les occasions. Faut savoir les saisir à défaut de les choisir. »

La fille blonde remballe ses affaires, va docilement ranger sa chaise dans un coin du dépôt. La fille brune se remet à trembler. Sur le toit, les corneilles s’agitent et s’envolent. Elles vont se percher sur un noyer à deux cents mètres de là, au bord d’une route détrempée. Le vent est tombé. Un halo orange et brumeux s’étale au dessus du centre-ville. Depuis leur arbre, on peut contempler les flashes lumineux qui s’y succèdent et les incendies qui s’éparpillent dans les buildings. A cause de la pluie, il y a beaucoup de fumée et les sons sont comme étouffés.  Tout est calme.

L’explosion effraie les oiseaux, qui dégagent à grands coups d’ailes. Depuis le noyer, on est frappé par les détonations en cascade accompagnées par l’onde de choc de la puissante déflagration. Le dépôt, lumineux, vole en éclats. Le feu se propage immédiatement aux bâtiments voisins. Des débris sont éjectés jusqu’à l’arbre, effleurant le feuillage chargé d’eau qui, bousculé, ruisselle. Les corneilles croisent, alors qu’elles passent au dessus de la route du dépôt à la recherche d’un abri plus sûr, une camionnette rouge qui s’éloigne tranquillement sous la pluie. De la fenêtre du conducteur, grande ouverte, dépasse l’avant bras d’un homme dont la main, doucement, effleure la carrosserie de la portière avec affection. Sa voix, espiègle, s’échappe de la cabine : « Laisse-tomber, fillette. De toute façon, ta galerie, elle a cramé. »

Posted in fumées d'acombustion, méta | Tagged , | Leave a comment